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Je l’ai tant aimée après l’avoir tant détestée : la Citroën 2CV

Je l’ai tant aimée après l’avoir tant détestée : la Citroën 2CV

La 2CV, il faut la conduire pour comprendre à quel point elle est géniale. Je ne parle pas seulement de ses compétences mais aussi des émotions qu’elle suscite, car oui, elles peuvent être fortes !

Cet engin, je l’avais en horreur. Un traumatisme d’enfance, je pense. Comme la passion, la détestation automobile commence très tôt, 7 ans en ce qui me concerne. En 1980, mon père avait acheté, en guise de seconde voiture, une Citroën 2cv Azam de 1965, un modèle très rare puisqu’il comportait les portières ouvrant dans le bon sens mais pas les oreilles d’éléphant. Il a dû être produit durant une grosse année.Quand il l’a ramenée à la maison, cette 2CV bleu foncé équipée de sabots d’aile Robri avait beau accuser ses 15 ans (à l’époque, c’était beaucoup pour une voiture), elle était comme neuve : son premier propriétaire, maniaque, l’essuyait dans son garage après chaque trajet pluvieux.Hélas, mon paternel n’ayant guère d’appétence pour la maintenance de ses autos, le climat humide de la Seine-et-Marne avait eu raison des planchers de la Citroën, qui dormait dehors, en deux ans à peine. On voyait la route sous ses pieds, ça la rendait encore moins rassurante, ce qui n’a qu’accentué mon aversion pour cette voiture déjà très lente (90 km/h maxi après une longue lancée), horriblement bruyante, nauséabonde, froide l’hiver à cause de son étanchéité douteuse et prête à s’envoler dès qu’on croisait un camion. Mon père s’en est débarrassé au bout de 4 ans, son moteur de 130 000 km fumant aussi bleu qu’un Schtroumpf sur un barbecue.Avance rapide jusqu’en 2016. L’Auto-Journal me propose une pige : effectuer un raid Red Bull entre Briançon et Cannes en 2CV, par les routes de montagne. Peu enthousiaste mais curieux, j’accepte, et me retrouve au volant d’un exemplaire vaguement rouge datant de 1976. Sous son capot, un puissant bicylindre de 602 cm3 et 26 ch DIN, plus rien à voir avec le 425 cm3 de 18 ch SAE équipant l’Azam. Petit matin de printemps, à Briançon, la Citroën démarre sans trop se faire prier. Le parapluie qui tient lieu de carrosserie vibre pire qu’un parkinsonien sous cocaïne, et je me demande ce que je fous là. Pourtant, en quelques tours de roues, je comprends : cette voiture est un pur-sang à domestiquer non pas pour aller vite mais pour ne pas aller lentement. Et il vous aidera de toutes ses forces dans cette tâche ! Il vous accueille dans une grande et confortable banquette et réagit promptement à toutes vos actions pour vous mettre en fonction.Oui, les pédales, le levier de vitesses et la direction sont d’une précision étonnante, tandis que le moteur démontre un courage émouvant. Comme on ressent tout dans cette voiture, plus encore qu’au volant d’une Ferrari, on fait corps avec elle, et on lui pardonne ses petits défauts. Comme cette tirette de starter qui descend sous l’effet des vibrations et étouffe le moteur en montée, au point de se faire doubler par des cyclistes. Ou cette pédale d’accélérateur qui se déboîte régulièrement. On compose avec tout ceci, on redouble les vélos, et en descente, banzaï ! Là, on profite de la tenue de route de la 2CV pour adopter un rythme répréhensible, une fois qu’on a appris à ne pas avoir peur des angles de roulis impressionnants. Certes, les ingénieurs de Citroën ont fait preuve d’astuce : en virage, la direction devient tellement dure en butée qu’on limite de soi-même l’allure vu les efforts physiques que la légère 2 pattes réclame.Mais dans les grandes courbes, une fois bien lancée, à 110 km/h dans le hurlement du bicylindre qui, bizarrement, semble affectionner l’exercice, la Citroën m’épate. Elle se cale sur ses roues extérieures, racle presque son bas de caisse sur le bitume, adopte une attitude légèrement survireuse, donc passe très vite en appui et double bien plus puissant qu’elle. Elle est donc conçue pour maintenir aisément son élan, une donnée très importante dès que se présente la première montée. Là, on se félicite d’avoir mis pied au plancher au bon moment, puis on anticipe le meilleur moment pour rétrograder. On est concentré, un filet de sueur dans le dos, et bam, on rentre la 3e, puis la 2e pile au bon moment, et la 2CV maintient une allure presque décente. Joie extatique ! Toutes ces émotions simplement pour éviter de se faire doubler par une Dacia Sandero 1.4. Aucune supercar ne vous procurera jamais ce genre d’émotion.Et vous savez quoi ? Ce n’est pas sur le bitume que la 2CV m’a le plus surpris. Non, c’est en hors-piste. Nous voilà face à un vague sentier de terre et de rocaille bien raide au milieu duquel coule un ru. A bord, votre serviteur, pas exactement un gabarit de jockey, le photographe, lui aussi un beau bestiau, et tout son matériel. Jamais elle ne grimpera ce mur glissant. Las ! Elle n’en fait qu’une bouchée, lente, mais assurée. Je suis encore baba quand je vois ce qui nous attend ensuite. Une étendue terreuse non cartographiée où jaillissent d’énormes pierres. Cet engin hallucinant l’affronte courageusement, à 20 km/h maxi, en tremblant de toutes ses vis mais en dorlotant nos popotins dans une ondulation régulière de sa suspension à grands débattements. Irréel ! Aucun SUV actuel n’est capable de ça. Ni de tenir aussi bien la route sur le mouillé, voire sur la neige, malgré des pneus plus que douteux.Ok, quand il pleut, la 2CV s’embue et n’est guère étanche, mais qu’est-ce donc que cette peccadille face au plaisir éprouvé lors d’une flânerie ensoleillée, une fois qu’on a enroulé la capote ? Là, on se laisse porter par le confort de la 2CV, on se rafraichit de ses courants d’air, et on se demande pourquoi on dépasserait les 70 km/h. C’est avec un pincement au cœur que j’ai rendu les clés de cette valeureuse bestiole, que dis-je, de cette voiture géniale qui en donne mille fois plus que ce qu’on attend d’elle. Fruit d’une pure inspiration, résultat du travail d’ingénieurs talentueux simplement armés de règles de calculs et de papier millimétré, cette voiture ne sera jamais surpassée par un quelconque résultat d’IA, cette chose qui fascine alors qu’elle annihile l’imagination...La 2CV, c’est l’automobile au sens pur, en ce sens où elle peut rouler partout, par tous les temps et sans exigence particulière. Alors qu’au volant d’une Lamborghini, on passe son temps à ne se restreindre pour ne pas perdre son permis, à éviter certaines voies trop ondulées ou trop étroites pour ne pas abimer le fond plat ou les jantes, à ne pas trop rouler pour limiter la décote liée au kilométrage. L’antithèse de l’automobile vendue à prix délirant, quand la 2CV était pratiquement la moins chère du marché, preuve supplémentaire que les voitures modestes sont les plus intelligentes !

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