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Regard socio-éthique sur la rancune : une esquisse systémique

Regard socio-éthique sur la rancune : une esquisse systémique
Source:nawaat

Lorsqu'une société ne dispose pas d'espaces permettant de reconnaître les souffrances du passé, celles-ci ne disparaissent pas nécessairement. Elles peuvent continuer à influencer les relations présentes. Quand certains sont appelés à « tourner la page » sans qu’il ne leur soit permis de participer à l’écriture de cette page, la mémoire risque de se transformer en conflit permanent.

Certains sentiments donnent l’impression d’appartenir entièrement à l’individu qui les ressent, alors qu’ils portent parfois la trace d’une histoire qui le dépasse. Certaines émotions ne prennent pas naissance uniquement dans l’espace intérieur du sujet ; elles sont aussi le reflet d’une relation, d’une époque, d’une institution ou d’un système qui ont laissé une blessure, une attente ou une question sans véritable réponse. La rancune appartient à ces émotions complexes. Elle est souvent interprétée comme un défaut moral : une incapacité à pardonner, un attachement volontaire à la colère ou une difficulté à dépasser le passé. Cette lecture n’est pas totalement infondée, car la rancune peut effectivement enfermer l’individu dans une répétition douloureuse et limiter sa capacité de transformation. Cependant, elle devient insuffisante lorsqu’elle réduit l’émotion à une simple faiblesse individuelle et oublie qu’aucune émotion n’apparaît dans le vide. Toute émotion possède une histoire : elle se construit dans une relation, un contexte, une expérience vécue et dans la manière dont un événement a été reconnu ou non par l’environnement dans lequel il s’est produit. Ce que la rancune révèle La rancune peut être comprise comme la mémoire persistante d’une blessure qui n’a pas trouvé de réponse satisfaisante. Elle apparaît souvent lorsqu’un tort a été vécu mais insuffisamment reconnu, lorsqu’une réparation attendue n’a pas eu lieu, lorsqu’une parole n’a pas trouvé d’espace pour être entendue. À l’échelle individuelle, elle peut devenir épuisante, car elle maintient le sujet dans une relation permanente avec l’événement blessant. Mais à l’échelle d’une famille, d’une institution ou d’une société, elle peut également révéler une rupture dans un processus fondamental : celui de la reconnaissance. La rancune ressemble alors à une dette symbolique. Non pas une dette matérielle, mais la trace d’un événement qui demande encore à être nommé, compris ou intégré dans une histoire commune. Elle possède parfois la patience des mémoires du désert : celles qui traversent le temps, non parce qu’elles refusent nécessairement l’oubli, mais parce qu’elles n’ont pas trouvé les conditions permettant une transformation de la blessure. Celui qui porte une rancune ne porte donc pas seulement une colère ; il porte parfois la trace d’une absence de réponse. Cependant, cette compréhension ne signifie pas que toute rancune serait automatiquement juste ou que toute souffrance constituerait une preuve d’injustice. Une blessure peut être réelle tout en étant accompagnée d’interprétations subjectives, de reconstructions ou de significations personnelles qu’il convient également d’interroger. Reconnaître une souffrance ne signifie pas valider toutes les conclusions qui en découlent. Rancune et ressentiment : une distinction nécessaire Il est important de distinguer la rancune du ressentiment décrit par Nietzsche dans “La Généalogie de la morale”. Chez Nietzsche, le ressentiment désigne un mécanisme par lequel une impuissance peut progressivement se transformer en jugement moral sur le monde, permettant parfois au sujet de reconstruire une forme de supériorité symbolique face à ceux qu’il considère responsables de sa souffrance. La rancune évoquée ici relève d’une dynamique différente. Elle ne cherche pas nécessairement à inverser les valeurs ni à établir une supériorité morale. Elle peut simplement témoigner d’une blessure qui n’a pas trouvé de reconnaissance ou de résolution. Cette distinction permet d’éviter deux erreurs opposées : réduire toute rancune à un défaut moral, ou au contraire considérer toute rancune comme une expression légitime de justice. La rancune est un signal. Elle n’est ni une faute en soi, ni une vérité absolue. Le système ne pardonne pas, il répète Dans une approche systémique, les phénomènes humains ne peuvent pas être expliqués uniquement par les intentions individuelles. Ils doivent également être compris à travers les interactions, les rétroactions et les mécanismes qui entretiennent certaines dynamiques dans le temps. Un système ne fonctionne pas selon les catégories du pardon ou de la culpabilité. Il fonctionne selon des boucles relationnelles. Gregory Bateson a montré comment certains systèmes peuvent enfermer les individus dans des situations paradoxales, notamment à travers le concept de double contrainte : une personne reçoit des messages contradictoires et se retrouve dans une situation où aucune réponse ne semble réellement possible. Une dynamique comparable peut apparaître dans les sociétés : demander la réconciliation tout en refusant la reconnaissance préalable de la blessure crée une contradiction profonde. Lorsqu’une société ne dispose pas d’espaces permettant de reconnaître les souffrances du passé : justice, dialogue, mémoire collective, reconnaissance symbolique , celles-ci ne disparaissent pas nécessairement. Elles peuvent continuer à influencer les relations présentes. La rancune devient alors un phénomène émergent : elle naît d’une interaction entre une expérience subjective, une histoire collective et un environnement qui n’a pas permis sa transformation. Les mots construisent notre regard La manière dont nous nommons une réalité influence profondément la manière dont nous la comprenons. Dans une perspective systémique, les mots ne sont jamais neutres : ils peuvent enfermer une personne ou un groupe dans une identité figée, ou au contraire révéler les processus qui ont conduit à une situation donnée. C’est pourquoi une approche attentive aux dynamiques humaines doit interroger certains termes qui semblent décrire des états permanents alors qu’ils désignent souvent des processus. La notion de « précarité » en est un exemple. Elle tend parfois à présenter une situation comme une caractéristique attachée à une personne ou à un groupe, comme si elle constituait une condition stable. Le terme de « précarisation » permet davantage de mettre en lumière un mouvement : une trajectoire faite de ruptures, de fragilisations économiques, sociales et institutionnelles. Cette distinction rappelle qu’une situation humaine n’est pas toujours une propriété intrinsèque de l’individu. Elle peut être le résultat progressif d’interactions, de transformations sociales et de mécanismes collectifs. Cette même logique peut être appliquée à la rancune. Une personne n’est pas simplement « rancunière » comme si la rancune constituait un trait définitif de sa personnalité. Elle peut traverser un processus de « rancunisation » : un cheminement émotionnel et relationnel dans lequel une blessure non reconnue, une injustice vécue, une absence de réparation ou une communication interrompue viennent progressivement organiser son rapport aux autres et au monde. Cependant, parler de rancunisation ne signifie pas supprimer la responsabilité individuelle. Un processus peut avoir des causes multiples sans retirer au sujet sa capacité d’agir. Comprendre comment une rancune s’est construite permet de mieux accompagner sa transformation ; cela ne signifie pas condamner l’individu à rester prisonnier de cette histoire. La question éthique n’est donc pas uniquement : « Pourquoi cette personne garde-t-elle rancune ? » Elle devient également : « Quelles conditions ont permis que cette blessure reste sans transformation ? » Mais aussi : « Quelles ressources peuvent permettre aujourd’hui au sujet de ne plus être défini uniquement par cette blessure ? » La rancune collective : une communication interrompue Dans la perspective systémique développée par l’École de Palo Alto, les systèmes humains ne peuvent pas être compris uniquement à partir des intentions individuelles de leurs membres, mais aussi à partir des modèles d’interaction qui se répètent et se renforcent dans le temps. Une rancune collective n’est donc pas seulement une addition de colères individuelles. Elle peut émerger de dynamiques relationnelles durables : absence de reconnaissance, communication interrompue entre groupes, transmissions intergénérationnelles ou conflits institutionnels non résolus. Lorsqu’une société demande à certains de « tourner la page » sans leur permettre de participer à l’écriture de cette page, elle risque de transformer la mémoire en conflit permanent. La réconciliation ne peut pas être réduite à l’oubli. Elle nécessite un processus dans lequel plusieurs dimensions peuvent coexister : - reconnaître qu’une souffrance a existé - établir les faits lorsque cela est possible - permettre l’expression des récits - construire des formes de réparation adaptées - permettre progressivement une nouvelle relation au passé Reconnaître une blessure ne signifie pas désigner éternellement un coupable ni enfermer les générations futures dans une dette morale. Cela signifie accepter qu’une histoire non élaborée continue souvent d’agir dans le présent. Le chameau et Némésis : deux figures symboliques de la mémoire de l’offense Deux imaginaires, l’un populaire et l’autre mythologique, peuvent éclairer ce que la raison seule décrit difficilement. Dans l’imaginaire tunisien et maghrébin, le chameau occupe une place singulière. On lui attribue une mémoire longue : celle d’un être qui n’oublierait pas une offense subie et qui attendrait silencieusement le moment où l’équilibre serait rétabli. Cette représentation populaire ne doit pas être comprise comme une valorisation de la vengeance. Elle exprime plutôt une intuition collective : ce qui n’est pas reconnu ne disparaît pas forcément ; cela peut rester présent sous d’autres formes. La mythologie grecque propose une autre figure : Némésis, déesse de la juste rétribution. Elle ne représente pas une colère aveugle, mais l’idée d’un retour à une mesure rompue lorsque l’excès ou l’oubli des limites ont perturbé un ordre. Ces deux figures ne doivent cependant pas être confondues avec la justice elle-même. La rancune peut témoigner d’un besoin de réparation, mais elle ne constitue pas une réparation. Elle signale une rupture ; elle ne garantit pas la manière juste de la résoudre. Entre le chameau du désert et Némésis, une même idée apparaît : la mémoire d’une blessure cherche une voie d’expression lorsque les mécanismes légitimes de reconnaissance et de réparation n’ont pas fonctionné. Mais l’enjeu éthique n’est pas de maintenir éternellement cette mémoire dans l’attente d’une revanche. Il est de permettre sa transformation en compréhension, en justice ou en reconstruction. Une rancune peut en cacher une autre Il serait trop simple de ne voir, dans une société blessée, qu’une seule mémoire en attente de reconnaissance. Les systèmes ne produisent pas une rancune, mais plusieurs, et elles ne se ressemblent pas toujours. Ceux qui réclament que l’on nomme enfin ce qui a été subi portent une rancune. Mais ceux qui ont vu leur histoire résumée en un jugement définitif, sans que l’on n’entende jamais ce qu’ils avaient eux-mêmes à raconter, portent parfois une rancune symétrique, moins visible, souvent moins légitimée dans l’espace public, mais tout aussi réelle dans sa structure. Elle naît, elle aussi, d’une parole qui n’a pas trouvé d’endroit où se déposer. Une société qui ne reconnaît qu’une seule mémoire blessée ne referme pas la blessure : elle en déplace simplement la charge vers ceux dont la douleur n’a pas de nom autorisé. Et cette rancune-là, faute d’espace pour s’exprimer autrement, finit souvent par se loger dans le silence, le repli, ou une nostalgie qui n’ose pas se dire. Le chameau n’attend pas toujours du même côté de la caravane. Ce que la rancune protège Il serait dangereux d’idéaliser la rancune. Toute souffrance n’est pas automatiquement une vérité complète, et toute mémoire de blessure ne conduit pas nécessairement à une issue juste. La rancune peut avoir une fonction protectrice : elle empêche parfois qu’un événement douloureux soit effacé comme s’il n’avait jamais existé. Elle maintient ouverte la question de la reconnaissance. Mais elle peut également devenir une prison lorsqu’elle transforme une blessure passée en identité permanente. L’individu ne dit plus seulement : « Une injustice m’est arrivée. » Il risque progressivement de devenir : « Je suis cette injustice. » C’est ici que se situe l’enjeu thérapeutique et éthique : permettre au sujet de reconnaître son histoire sans être entièrement défini par elle. Comprendre la rancune comme un phénomène systémique déplace la question sans la trancher : on ne juge plus seulement l’attitude, on interroge les conditions qui l’ont rendue possible ,sans pour autant dispenser le sujet de la traverser. C’est ce que révèle la clinique : le patient qui reste prisonnier de sa rancune n’a souvent pas besoin qu’on lui explique pourquoi elle est légitime, ni qu’on lui demande de pardonner ; il a besoin qu’on reconnaisse avec lui ce qui n’a jamais été nommé, avant de pouvoir avancer. Il s’agit de maintenir ensemble deux exigences : reconnaître la blessure et les conditions qui l’ont entretenue ; et préserver la liberté du sujet à évoluer au-delà de cette blessure. Le pardon : une transformation, pas une obligation Vladimir Jankélévitch, dans sa réflexion sur le pardon, rappelait que le pardon véritable ne peut pas être imposé. Il suppose une reconnaissance de ce qui a été subi et une rencontre avec la réalité du tort commis. On ne peut pas exiger d’une personne ou d’un groupe qu’ils pardonnent ce qui n’a jamais été reconnu. Mais inversement, la reconnaissance ne signifie pas que la personne blessée doit rester éternellement attachée à la blessure. Le pardon, lorsqu’il devient possible, n’est pas l’effacement du passé. Il est une transformation du rapport au passé. La question n’est donc pas seulement : « Comment faire disparaître la rancune ? » Elle devient : « Comment permettre que cette mémoire cesse d’être une prison et devienne une expérience intégrée dans une histoire plus large ? » Sortir de la double contrainte Certaines sociétés vivent une contradiction douloureuse : elles demandent la réconciliation tout en refusant parfois les conditions nécessaires à cette réconciliation. Il est demandé d’oublier sans reconnaissance. Il est demandé de pardonner sans possibilité de nommer la blessure. Dans cette situation, celui qui continue à demander une reconnaissance peut être accusé d’être prisonnier du passé, alors qu’il cherche parfois simplement à donner un sens à ce qui a été vécu. Une approche systémique ne consiste donc pas uniquement à demander aux individus de changer. Elle invite également à interroger les structures qui entretiennent les blessures : Existe-t-il des espaces pour parler ? Pour reconnaître ? Pour réparer ? Pour transmettre une mémoire sans transmettre uniquement une souffrance ? Une voie possible La rancune collective ne disparaît pas par des appels abstraits au pardon ou à l’oubli. Elle diminue lorsque les sociétés créent des espaces où les blessures peuvent être exprimées, reconnues et transformées. Ces espaces peuvent prendre différentes formes : dialogue ; justice ; mémoire collective ; reconnaissance symbolique ; et récits capables d’intégrer les conflits du passé sans condamner l’avenir. La rancune n’est donc jamais seulement une colère dirigée contre quelqu’un. Elle peut être comprise comme un message adressé à un système : le signe qu’une histoire attend encore d’être reconnue. Mais une société mature ne cherche pas seulement à savoir pourquoi une blessure existe. Elle cherche aussi comment permettre qu’elle cesse de gouverner le présent. Le chameau, dit-on, finit par s’agenouiller de lui même non parce qu’on l’y force, mais parce qu’on a fini par déposer la charge qu’il portait. Comme le dit une ancienne sagesse populaire tunisienne : الجرح يبري يا صبرة وتهواه الضميدة وكلمة العيب ها صبرة تمسا وتصبح جديدة La blessure peut cicatriser, mais encore faut-il que le pansement soit posé au bon endroit. Et pour qu’un pansement puisse agir, il faut d’abord reconnaître qu’il existe une blessure dans la mémoire collective...

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