Sebta : ce que TelQuel racontait déjà de cette crise annoncée

Alors que la crise migratoire à Sebta atteint une ampleur inédite depuis 2021, TelQuel replonge dans ses archives et les analyses de spécialistes pour éclairer les ressorts profonds de ce phénomène : désenchantement de la jeunesse, manque de perspectives et perte de confiance dans les institutions. Depuis mercredi soir, la frontière entre Fnideq et Sebta...
Depuis mercredi soir, la frontière entre Fnideq et Sebta est le théâtre d’une crise humaine et diplomatique d’une ampleur inédite depuis 2021. Selon des sources policières espagnoles, environ 49 000 personnes seraient entrées dans l’enclave depuis mercredi, dont près de 60 000 pour la seule journée de jeudi. Un afflux équivalant, selon les autorités locales, à 70 % de la population de Sebta en 24 heures. Le bilan humain s’alourdit : TelQuel rapportait, à la mi-journée, un bilan provisoire de 27 morts communiqué par des sources sécuritaires. Madrid a déployé l’armée dans l’enclave, où le Premier ministre Pedro Sánchez s’est rendu vendredi avec son ministre de l’Intérieur. De nombreux candidats au départ affirment avoir appris, en pleine nuit et par l’intermédiaire de proches, l’ouverture du poste-frontière avant de tenter leur chance. Rabat et Madrid ont depuis conclu un accord prévoyant le rapatriement systématique des personnes entrées illégalement à Sebta, mineurs compris. Les autorités espagnoles attribuent une partie de l’afflux à l’action de réseaux de passeurs. Plusieurs médias locaux lient également l’embrasement à une décision du Tribunal suprême espagnol, largement déformée sur les réseaux sociaux et présentée comme la garantie d’un passage sans risque de renvoi immédiat. Si l’ampleur de la crise est inédite, le scénario, lui, ne l’est pas. TelQuel a documenté à plusieurs reprises les mécanismes de ces mobilisations et le terreau social qui les nourrit. Un précédent : Fnideq, septembre 2024 En septembre 2024, un mouvement comparable avait déjà mobilisé des centaines de candidats à l’émigration vers Sebta, convoqués via des publications virales sur TikTok et Facebook appelant à une « opération d’émigration collective ». Les autorités marocaines avaient alors identifié treize personnes soupçonnées d’avoir diffusé ces contenus incitatifs et procédé à plus de 4 400 interpellations en quelques jours. Le chercheur en migrations Ali Zoubeidi expliquait déjà, en 2024, le rôle des réseaux sociaux comme espaces de mobilisation, de coordination logistique et de circulation en temps réel des informations sur l’état du terrain. Ces plateformes permettent aux candidats au départ de se reconnaître entre eux, de partager des informations et de se constituer en communauté autour d’un même projet migratoire. “ Les jeunes issus de milieux précaires ont perdu espoir dans un Maroc meilleur” Le mécanisme observé cette semaine — une information relayée en ligne, perçue comme une fenêtre d’opportunité, puis amplifiée par les échanges entre pairs — reproduit ce schéma à une tout autre échelle. Les réseaux sociaux ne créent toutefois pas à eux seuls le désir de départ : ils peuvent surtout accélérer et collectiviser des aspirations déjà présentes, en transformant une rumeur ou une information en ligne en mouvement concret. Sur le fond, les témoignages recueillis en 2024 à Fnideq faisaient déjà état d’un désir de départ motivé moins par la misère absolue que par l’absence de perspectives : des jeunes, parfois diplômés, disaient ne plus croire à un avenir meilleur au pays. L’anthropologue Khalid Mouna résumait ce constat sans détour : les jeunes des quartiers précaires, disait-il, « ont perdu espoir dans un Maroc meilleur ». Un rapport d’Arab Barometer cité à l’époque indiquait que plus de la moitié des Marocains de moins de 30 ans souhaitaient quitter le pays, l’envie d’ailleurs arrivant en tête des motivations, y compris chez les plus diplômés. La jeunesse NEET, angle mort des politiques publiques Cette défiance générationnelle s’articule à un autre phénomène documenté de longue date par TelQuel : celui des jeunes NEET — ni en emploi, ni en études, ni en formation. Selon les données du Haut-Commissariat au plan reprises par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), les jeunes NEET représentaient environ 1,5 million de personnes âgées de 15 à 24 ans, soit un quart de cette tranche d’âge. Le phénomène ne recouvre toutefois pas une réalité uniforme. Le sociologue Zakaria Kadiri insistait sur l’hétérogénéité de cette catégorie, qui rassemble notamment des femmes rurales assignées aux tâches domestiques et aux responsabilités familiales, des jeunes urbains découragés, des jeunes en transition entre deux situations professionnelles, ainsi que des personnes confrontées à des problèmes de santé ou de handicap. « Les NEET n’est pas une catégorie homogène », rappelait-il dans un entretien accordé à TelQuel. Pour le sociologue, cette diversité doit être prise en compte afin d’éviter que des réalités sociales très différentes soient traitées comme un bloc unique. Les parcours sont marqués par des ruptures multiples, notamment dans l’éducation et l’accès à l’emploi. « Le premier moment de rupture concerne l’éducation et l’arrêt précoce des études », expliquait Zakaria Kadiri. Échec scolaire, violences à l’école ou nécessité de travailler pour subvenir aux besoins personnels ou familiaux peuvent conduire certains jeunes à quitter prématurément le système éducatif. Le second moment de rupture est celui de l’employabilité : « C’est soit l’absence de travail, soit l’arrêt du travail. » “Un quart des jeunes NEET sont découragés, ressentant frustration, marginalisation et désespoir, ce qui les rend vulnérables aux comportements délinquants et addictifs” Mouncef Kettani, rapporteur d’un avis du CESE consacré aux jeunes NEET, alertait, en 2024, quant à lui sur les conséquences psychologiques et sociales de cette mise à l’écart. « Un quart des jeunes NEET sont découragés, ressentant frustration, marginalisation et désespoir, ce qui les rend vulnérables aux comportements délinquants et addictifs », expliquait-il à TelQuel en mai 2024. Ce découragement résulte souvent, selon lui, d’une accumulation d’échecs scolaires ou professionnels. L’absence d’orientation précoce peut conduire à des choix inadaptés et laisser certains jeunes « sans vision claire de leur avenir ni projet de vie cohérent ». Cette analyse permet d’éclairer une partie du contexte social dans lequel s’inscrivent les départs vers Sebta, sans pour autant établir un lien automatique entre les jeunes NEET et les candidats à l’émigration. Les personnes qui ont tenté de rejoindre l’enclave ces derniers jours ne constituent pas un groupe homogène et ne peuvent être réduites à une seule catégorie sociale. Mais le découragement, l’absence de perspectives et la difficulté à se projeter dans l’avenir constituent des éléments récurrents dans les travaux consacrés à la jeunesse marocaine. Le CESE plaidait ainsi pour un accompagnement qui ne se limite pas à l’emploi. Mouncef Kettani insistait sur la nécessité de renforcer le soutien psychologique et de mettre en place des cellules d’écoute et d’orientation dès le parcours scolaire, afin d’identifier les jeunes exposés au décrochage avant que les ruptures ne deviennent durables. Le Conseil recommandait également la création de points d’accueil et d’orientation de proximité, capables d’évaluer chaque situation et de diriger les jeunes vers les dispositifs de formation, d’emploi ou de réinsertion les plus adaptés. Il préconisait enfin de s’appuyer sur des enquêteurs de terrain, y compris d’anciens NEET réinsérés, afin d’aller à la rencontre des jeunes découragés dans leurs communautés, de gagner leur confiance et de les reconnecter aux institutions. Cette difficulté à atteindre les jeunes les plus éloignés des dispositifs publics avait déjà été relevée par Zakaria Kadiri. « La catégorie des NEET est oubliée des politiques publiques, mais aussi de la recherche scientifique, du débat public et de la presse », déplorait-il. Selon le sociologue, les politiques publiques destinées à la jeunesse se sont longtemps concentrées sur les jeunes instruits ou sur les demandeurs d’emploi déjà identifiés, laissant en marge une partie de ceux qui ont quitté précocement l’école, ne sont plus en formation et ne sont pas intégrés au marché du travail. Il pointait également l’insuffisante évaluation des politiques publiques de la jeunesse et leur faible territorialisation. Or, les réalités d’une femme rurale éloignée des structures de formation, d’un jeune urbain découragé ou d’un jeune en rupture familiale appellent des réponses différenciées. Un marché du travail qui continue de fermer des portes Ce terreau reste alimenté par des indicateurs économiques peu encourageants. Selon les derniers chiffres cités par TelQuel, le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépassait 36 % à la mi-2024, avec des taux plus élevés encore chez les diplômés du supérieur, tandis que la croissance économique nationale peinait à dépasser 3 %, loin des promesses gouvernementales de création d’emplois. À Fnideq, ces difficultés prennent une dimension particulière. Des dispositifs comme la zone d’activités économiques de Fnideq, censée offrir une alternative à la contrebande transfrontalière, ont eu, selon l’économiste Zakaria Garti, des retombées jugées limitées pour les petits commerçants et notamment les femmes-mulets, aggravant le sentiment de précarité locale. Pour plusieurs des experts interrogés par TelQuel ces dernières années, la question migratoire à Fnideq-Sebta est donc autant politique et sociale qu’économique. Elle apparaît comme un symptôme de la perte de confiance dans les institutions et les relais traditionnels — partis, syndicats, société civile — plus que comme la seule conséquence d’une pauvreté brute. La crise actuelle ne peut ainsi être réduite à l’action de réseaux de passeurs ou à la diffusion d’informations trompeuses sur les réseaux sociaux. Ces éléments ont pu jouer un rôle de déclencheur, en donnant le sentiment qu’une fenêtre d’opportunité s’était ouverte. Mais ils se sont inscrits dans un contexte plus ancien, marqué par le chômage, le découragement, les ruptures scolaires, la fragilité des perspectives locales et le sentiment, chez une partie de la jeunesse, de ne plus disposer d’un horizon crédible. C’est cette lecture de fond, déjà posée avant la crise actuelle, qui permet de resituer l’ampleur exceptionnelle des événements de ces derniers jours dans une trajectoire plus longue, faite de vagues migratoires rapprochées, d’un désenchantement générationnel documenté et de politiques publiques que plusieurs chercheurs jugent, depuis plusieurs années déjà, insuffisamment ciblées.
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