Une famille sans salaire à cause d’un document «manquant»
Un document «manquant» prouvant sa maîtrise du français force Lucie César et son mari à cesser de travailler... ou à quitter le Canada.
«Franchement, je suis fâchée», confie Lucie César, rencontrée samedi matin dans l’appartement familial de Saint-Étienne-de-Lauzon, à Lévis. Depuis qu’elle est toute jeune, l’infirmière de formation sait qu’elle veut venir vivre au Canada. «J’ai encore mon premier livre sur le Canada chez mes parents», raconte-t-elle. En août 2023, elle, son mari et leurs deux enfants font le grand saut. Valises, conteneur et passeports: la famille s’installe sur la Rive-Sud de Québec pour débuter sa nouvelle vie. Mme César, infirmière en France, entreprend des cours pour pouvoir pratiquer au Québec. Damien Trouvé, son mari, entreprend lui une toute nouvelle carrière. Il fait de la mécanique auto, et se trouve un poste de responsable des achats dans une entreprise de Charlesbourg. «On s’est bien intégré naturellement», estime Lucie César, contente que ses deux enfants se soient fait des amis dans leur nouvelle école. Si bien que la famille, qui comptait sur un permis d’études et un permis de travail ouvert, a débuté les démarches pour formaliser sa situation en mars. Finalement membre de l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec, Mme César, qui travaille de soir dans un CHSLD de Saint-Apollinaire, souhaitait passer d’un permis d’études à un permis de travail. «On n’avait aucun projet de retourner en France, donc on pensait faire la demande de permis de travail ouvert, puis la résidence permanente et un jour demander notre citoyenneté», explique Mme César, rappelant toutes les étapes franchies jusqu’à présent. Jusqu’à ce qu’un message d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) reçu la semaine dernière vienne tout chambouler. «Je m’apprêtais à aller travailler, et j’ai vu que j’avais reçu un message sur le portail de l’IRCC», raconte l’infirmière, ravie que le fédéral réponde à sa demande en quelques mois à peine. «Et puis là, j’ai vu le mot ‘refusé’, se rappelle-t-elle. Le sol s’est effondré sous mes pieds.» Dans ses courtes explications, l’agence fédérale explique sa décision par l’absence du Test d’évaluation de français (TEF) de Mme César. Un document qu’elle est certaine d’avoir obtenu. «C’est encore plus vexant que ce soit à cause du test de français», confie-t-elle. Sans statut et sans salaire Ce document manquant, que le couple est pratiquement certain d’avoir déposé, est lourd de conséquences pour la famille. La demande de la mère étant suspendue, les Trouvé ont 90 jours pour régulariser leur situation ou pour quitter le Canada. Ils ont tout de même bon espoir qu’une demande de révision adjointe du document suffise. Mais en attendant un retour, même s’ils ont l’appui incontesté de leurs employeurs, les deux Français n’ont plus le droit de travailler. «On se retrouve sans statut», résume Lucie César. Une situation plus que précaire pour le jeune couple, qui avait déjà bien décaissé pour déménager de ce côté de l’Atlantique. «Quel que soit le chemin qu’on prend pour régulariser notre situation, dans tous les cas de figure, il y a forcément au moins un mois sans aucun salaire.» — Damien Trouvé À court terme, les Trouvé vont tenter d’étirer les factures. «On est en processus pour vendre une des deux voitures, on sait qu’Hydro-Québec est assez compréhensif et on va essayer de parler avec nos assurances pour reporter les paiements», donnent-ils en exemple. Mais ces solutions ne pourront pas compenser longtemps la perte de deux salaires, soulignent-ils. «Il n’y a pas de souci s’il faut qu’on attende jusqu’à novembre pour avoir le [nouveau permis]. Mais tout ce qu’on veut, c’est qu’en attendant que notre dossier soit traité correctement, on ait le droit de continuer à travailler comme on faisait depuis trois ans.» Pas les seuls Jeudi matin, Mme César s’est tournée vers Facebook pour raconter son histoire. «On dit que les réseaux sociaux, c’est tout pourri, mais je me disais qu’après tout, ça peut servir.» En 72 heures, sa publication avait été partagée plus de 1700 fois et récoltait plus de 100 commentaires. «Et ce qui est encore plus fou, c’est le nombre de messages qu’on a reçus de gens qui sont dans la même situation que nous ou qui l’ont été pour des documents manquants», ajoute Damien Trouvé. Que ce soit à Québec ou à Ottawa, le couple juge le système d’immigration extrêmement exigeant, mais surtout, pas assez compréhensif des erreurs qui peuvent survenir. «Ça aurait été tellement facile d’éviter tout ça si, au lieu de refuser directement, on nous avait envoyé un message qui dit: ‘’attention, il manque un papier, donnez-le-nous’'», soupire M. Trouvé. «On a l’impression que les gouvernements ont perdu le contrôle, et que leur technique pour le récupérer est de décourager les gens qui font le processus», ajoute-t-il. Le couple espère que son message viral aura des répercussions sur son dossier, mais aussi sur celui d’autres demandeurs. «Même si on n’est pas très à l’aise d’être médiatisés et tout, on se dit qu’il faut peut être sortir de notre zone de confort pour [...] démontrer qu’il y a un souci dans le système et aider mille autres personnes.» Le Soleil n’a pas été en mesure de rejoindre Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, samedi.
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